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23 octobre 2018

Portrait
Yves Dauge, ou la retraite à 90 ans


A 81 ans, Yves Dauge, l’ex-sénateur-maire de Chinon n’a pas renoncé à l’ivresse du pouvoir. Dans les coulisses, ce gros travailleur et cumulard forcené, adepte des cartes de visites ronflantes et des curriculum vitae approximatifs, continue, sans mandat, à faire jouer des réseaux politiques et associatifs qui s’étendent du Val de Loire jusqu’à Paris. Son dernier fait d’armes : s’être fait confier par le premier Ministre une mission “sur la revitalisation des centres historiques“.

Portrait d'Yves_Dauge par Claude Truong Ngoc_(mars 2013). Photo Commons.

Portrait d’Yves Dauge par Claude Truong Ngoc  (mars 2013). Photo Commons.

Le 15 avril dernier, les Chinonais apprenaient qu’Yves Dauge, leur ancien sénateur-maire, venait d’être chargé par le Premier ministre, d’une mission sur la revitalisation des centres historiques. Il devra remettre ses propositions “au plus tard au mois de septembre 2016” en vue d’élaborer un “plan national d’accompagnement“, afin “d’éviter que ces quartiers anciens ne soient laissés aux marges du développement économique“. La lettre de mission qui lui a été adressée est un chef-d’œuvre de techno-babil, rempli de sigles mystérieux ( LCAP, CGEDD, IGF, NPNRU) et de références à d’autres rapports, lois, missions, démarches, réflexions, groupes d’étude et travaux en cours, auxquels le sémillant octogénaire est invité à apporter sa pierre.

“Renaissance man”
Il en faut plus pour intimider Yves Dauge, qui est familier de l’exercice. Stakhanoviste de la synthèse, il en a remis trois aux plus hautes autorités de l’Etat dans le courant de la seule année 1999. Doté d’une véritable capacité encyclopédique, il couvre, cette année-là, la prévention des inondations, la réforme de la coopération et le développement des Etats d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, enchaînant en 2000 sur les conventions fiscales avec les pays baltes, livrant, l’année suivante, ses analyses sur le réseau des centres culturels français à l’étranger et analysant, en 2004, les métiers de l’architecture et du cadre de vie.

Mais ces travaux d’écriture ne sont que des broutilles quand on les compare à la multiplicité et à la variété des activités professionnelles déployées par l’intéressé depuis le milieu des années 60. Issu des Ponts et Chaussées et tôt intégré au ministère de l’Équipement, il y a été directeur de l’Urbanisme et des paysages. Un temps délégué interministériel à la Ville et au développement social urbain, il a présidé une mission interministérielle de coordination des grandes opérations d’architecture et d’urbanisme. Sa notice Wikipédia rappelle, et cela ne nous rajeunit pas, qu’il fut aussi “chargé de mission au Cabinet de Pierre Mauroy“, mais également et surtout, entre le mitan des années 60 et la fin des années 70, directeur général de la Fédération des Centres PACT-ARIM, directeur au Crepah (Centre de réalisations et d’études pour la planification et l’aménagement de l’habitat) et directeur d’études au Béru (Bureau d’études et de réalisations urbaines). L’encyclopédie en ligne rappelle également qu’à l’époque, “son statut de salarié l’a protégé des poursuites judiciaires lancées dans les années 80 contre la nébuleuse des bureaux d’études liés au PS et PC et impliqués dans le financement illégal des partis politiques“.

capture cv

Un CV impressionnant, mais parfois approximatif.

Président d’honneur de l’association des présidents
L’homme a aussi enchaîné (et bien souvent cumulé) les mandats électifs (maire de Saint-Germain-sur-Vienne, conseiller général, conseiller régional, député d’Indre-et-Loire, sénateur d’Indre-et-Loire et maire de Chinon) et collectionné les distinctions : officier de la Légion d’Honneur et de l’Ordre national du Mérite, il est apparemment l’unique personne au monde à se prévaloir sans rire du titre de “Grand chambellan du Aman Group of Resorts du Laos“. Mais il raffole surtout des responsabilités associatives, n’acceptant qu’exceptionnellement des fonctions au-dessous de la vice-présidence. Il est ainsi ou a été, la plupart du temps simultanément, co-président du Partenariat français pour la ville et les territoires, président de l’Association des centres culturels de rencontre, de la Commission nationale des secteurs sauvegardés, vice-président de l’Association des maires d’Indre et Loire, du Parc naturel régional Loire-Anjou-Touraine, de la Fédération des parcs naturels régionaux, de France, du Centre hospitalier du Chinonais, de l’Association française pour la prévention des catastrophes naturelles, du Réseau développement des villes du Centre, de l’Association des petites villes de France, de l’Association des démocrates du Laos , de l’Association des maires de France, membre fondateur et trésorier de l’Association nationale des villes et pays d’art et d’histoire et villes à secteurs sauvegardés. Cerise sur le gâteau, il est même “président d’honneur de l’association des présidents” des petites et moyennes associations de Chinon et de ses communes limitrophes.

L’âge venant, ce parcours bigarré a d’ailleurs fini par lui brouiller l’esprit. Ainsi, lorsqu’à l’occasion d’un colloque tenu en 2008, il fait parvenir son curriculum vitae aux organisateurs, il lui semble avoir décroché, en 1960, un diplôme de Master of arts dans une Université nord-américaine (Notre-Dame, Indiana) qui, interrogée aujourd’hui, affirme le contraire. En est-il de même de son passage à Harvard (la même année) ? Ou de ses études à l’Economic’s [sic] institute de l’université du Colorado ? Tout cela est si loin… Dans les mêmes circonstances, il n’hésitait pas à se présenter comme urbaniste de métier, alors qu’à l’Office professionnel de qualification des urbanistes, l’association chargée d’attribuer et de protéger cette qualification professionnelle, il ne figure ni dans l’annuaire des urbanistes qualifiés, ni même sur la liste d’aptitude à la qualification d’urbaniste. Détails…

capture gazette des communes

Après 20 années d’une activité multiforme financée par les collectivités locales, l’Aduc met la clé sous la porte en 2010 laissant derrière elle un trou de 400.000 euros et 13 salariés sur le carreau. Capture d’écran Gazette des communes.

Qui se souvient de l’Aduc ?
Dans ses notices biographiques, notre pimpant pépé est moins disert sur l’Aduc (Agence de développement du Chinonais), une officine qu’il a pourtant portée sur les fonds baptismaux en 1989 et qui remplissait, grâce au financement des collectivités locales, un rôle d’agence de développement économique et d’urbanisme. Alors qu’elle est engagée tous azimuts sur des missions qui la mènent bien au-delà du Chinonais (au Laos notamment, où elle est fort impliquée dans le projet Luang-Prabang – si cher à Yves Dauge – mais aussi en Afrique, et même en Inde), l’Aduc met brutalement la clé sous la porte en 2010, quelques mois après avoir fêté son 20ème anniversaire. Alors que l’agence s’affichait en équilibre depuis sa création, les administrateurs y découvrent alors un “trou” de 400.000 euros (soit 1/3 du budget de fonctionnement). Aussitôt liquidée par le tribunal de commerce, l’agence et sa filiale (l’Atelier du développement), ferment définitivement fin 2010 en licenciant 13 salariés. La ville de Chinon, alors en contrat avec l’Aduc, avait chargé un avocat de “se mobiliser pour que la ville ne soit pas perdante dans l’affaire ” et une enquête devait “être diligentée pour déterminer les causes de ce trou“. Le président de l’Aduc (à l’époque le maire de Saint-Maure) s’était alors déclaré “stupéfait, en colère et dans une totale incompréhension“, tout comme son trésorier à qui “l’on avait toujours présenté des comptes positifs“. Selon la Gazette des communes, “l’explosion des frais de fonctionnement et de certains salaires pourrait être à l’origine de cette faillite“. Seize années plus tard, la poussière est retombée, le mystère demeure et il ne reste de l’aventure qu’une plaque qui se patine sur la porte des anciens bureaux de l’Agence.

Et un réseau de collaborateurs soigneusement recasés “là où ça se passe“. Pascal Gomez, par exemple, ancien directeur-adjoint de l’Aduc (de 2000 à 2005), devenu entre-temps le directeur-général de la SET (Société d’Equipement de la Touraine ), actuellement à la manœuvre sur le projet Brèche-Cœur de ville. Ou l’ancienne chargée de mission Coopération internationale de l’Aduc, qui occupe actuellement le même poste à la Ville de Chinon.

Unesco, Mission Val-de-Loire et ABFPM : les poupées gigognes
Mais le parcours le plus remarquable est celui de Chloé Campo-de Montauzon, elle aussi ancienne chargée de mission relations internationales de l’Aduc, devenue aujourd’hui déléguée générale de la mission Val-de-Loire, le Syndicat mixte inter-régional censé garantir la pérennité de l’inscription du site vis-à-vis de l’Unesco. Elle incarne très officiellement, à ce titre, le classement au patrimoine mondial (novembre 2000) du trait de Loire qui va de Sully à Chalonnes. Mais son travail ne s’arrête pas là, car elle cumule ce poste avec celui de Secrétaire générale de l’Association des biens français du patrimoine mondial, une structure créée sur mesure en 2007 par… Yves Dauge, qui s’en est immédiatement attribuée la présidence (qu’il occupe d’ailleurs toujours).

Pour plus de commodité, l’ABFPM, qui regroupe, dans une association de droit privée, 41 des 42 sites français inscrits au patrimoine mondial, loge d’ailleurs à la même adresse que la Mission Val de Loire de l’Unesco, et utilise les mêmes coordonnées téléphoniques. Ce qui permet à son Président, en mêlant artistement les cartes de visite, les adresses et les sigles, de passer en haut lieu, “sur un malentendu“, pour l’incarnation du Val de Loire à l’Unesco. D’autant qu’après s’être longtemps targué – comme tant d’autres – d’avoir été un des “conseillers spéciaux” de François Mitterrand, Yves Dauge se présente volontiers comme “conseiller spécial du sous-directeur de l’Unesco pour la Culture“.

Ce qui lui permet d’être auditionné par les parlementaires lorsque ceux-ci préparent, entre autres, la future “loi patrimoine“. Une audition où il se pose en prophète des secteurs sauvegardés, assez loin de l’intervention qu’il avait faite en 2012 lors des Rencontres de l’archéologie préventive organisées par le Ministère de la Culture à la Bibliothèque nationale de France. L’enfant du pays y narrait alors, sur le mode de l’anecdote, ses démêlés avec les archéologues. Après avoir reconnu en introduction, qu’entre les collectivités, les aménageurs et le monde de l’archéologie, “il faut bien l’admettre, il y a eu parfois des malentendus“, celui qui n’était plus, alors, qu’un simple adjoint de Jean-Pierre Duvergne, levait furtivement le voile sur les fouilles de la Brèche : “Dans ma ville [sic], pour prendre un exemple“, expliquait-il, “nous avions un projet en plein centre du secteur sauvegardé, au pied du château de Chinon, dans un lieu évidemment où il y avait de l’archéologie et de la prescription à faire, mais les coûts de la fouille étaient tels que le projet était condamné. L’aménageur, qui est pourtant une société d’économie mixte, n’a pas eu, alors, le réflexe de se rendre au service régional pour débloquer la situation. Nous sommes restés ainsi face à face pendant des mois. Nous avons perdu un temps inimaginable ! Finalement, le projet a été modifié, les fouilles n’ont pas été faites et un nouveau permis de construire a été déposé. Tout le monde était satisfait, mais il a fallu que j’intervienne“. Les Chinonais n’en sauront malheureusement pas plus, ni sur la manière dont l’aménageur aurait pu “débloquer” la situation, ni sur la nature exacte de “l’intervention” daugienne.

A Chinon même, le personnage a laissé un souvenir mitigé, qui prend des tonalités de plus en plus sombres à mesure que la nouvelle Municipalité sort des placards, à un rythme étudié, les “cadavres” entassés au cours de ses 25 années de gestion. Certains louent encore en lui un premier magistrat visionnaire et influent, l’artisan du classement Unesco, tandis qu’il sont de plus en plus nombreux à lui reprocher pèle-mêle, à mesure que la note s’allonge, ses manières féodales, son goût prononcé pour les coulisses du pouvoir, une gestion désastreuse et une grande libéralité avec l’argent des contribuables. Témoignage de son influence passée, certains voient toujours sa main dans le projet Brèche-Cœur de ville et assurent qu’il est à la manœuvre, main dans la main avec la Mairie. Quoi qu’il en soit, rétrospectivement, son parcours et ses réalisations apparaissent, par un curieux effet de contraste, comme un véritable plaidoyer contre le cumul des mandats, pour la transparence de la vie publique et la retraite à 60 ans.

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