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23 octobre 2018

Mattraits – Labussière
Rues parallèles, destins croisés


Les visiteurs qui arpentent les bords de la Vienne à Chinon se demandent parfois, en regardant la plaque qui marque l’extrémité des quais, qui sont ces “docteurs Mattraits” au patronyme desquels le peintre en lettres semble avoir ajouté, par acquis de conscience, le S du pluriel. La réponse renvoie à une époque désormais lointaine, que seule rappelle la nomenclature des rues. La même qui, quelques pâtés de maisons plus loin, conserve la mémoire d’un autre docteur, Pierre Labussière, rival de Mattraits et acteur, malgré lui, de son vivant et à titre posthume, d’une tragi-comédie jouée dans les eaux troubles qui séparent Occupation et Libération.

L’histoire pourrait commencer au matin du 21 juin 1940, quand le docteur Henri Mattraits (avec un S), maire de Chinon depuis 1934 et fils du docteur Benoît [ou Benoist] Mattraits, maire lui aussi – de 1898 à 1912 – (et voilà expliquée la Promenade des docteurs Mattraits), le docteur Henri Mattraits, donc, s’avance seul, d’un pas décidé, sur le quai de la Vienne, à la rencontre des troupes allemandes qui, ayant enfoncé les lignes françaises à Port-Boulet, viennent de pénétrer dans la ville. Le maire n’a pas épargné sa peine dans les heures qui ont précédé, plaidant sans relâche auprès du commandement des troupes françaises pour éviter qu’il n’établisse une nouvelle ligne de défense sur la Vienne, plaçant ainsi Chinon et ses habitants au cœur des combats. Une fois le contact établi avec l’occupant, le bon docteur réunit son conseil municipal, lui relate les péripéties des dernières heures, évoque les atrocités épargnées à sa ville  et formule ce qui sera sa politique pendant toute l’Occupation : Chinon, ville ouverte, ses habitants protégés par leur maire des éventuels abus des vainqueurs tout comme des néfastes excès de ceux qui ne se résigneraient pas à s’avouer vaincus.

Mais l’histoire pourrait aussi bien débuter une dizaine d’années plus tôt, en 1929, quand le docteur Henri Mattraits, radical-socialiste, succède à Camille Chautemps au Conseil général d’Indre-et-Loire. Ou bien en 1937, quand il perd ce siège au profit de Pierre Labussière, rad-soc lui aussi, et lui aussi médecin.

1940 : pendant que l’occupant s’installe, les autorités locales tentent d’arrondir les angles et d’éviter toute confrontation.

Portraits croisés
Mattraits est Chinonais (de souche, souligneraient aujourd’hui certains), Labussière vient de Loches. Mattraits est né en 1882, Labussière en 1905. Le premier est un membre respecté de la bourgeoisie locale, plus tolérant que le rad-soc moyen vis-à-vis du clergé, le second, parfois qualifié de “rabelaisien”, est fort en gueule, volontiers provocateur, profane, bouffeur de curé, dépenaillé et un tantinet porté sur la bouteille. Mattraits reçoit dans son cabinet la clientèle citadine et la bourgeoisie du cru. Labussière arpente la campagne et visite à domicile le populaire et les nécessiteux. C’est peu dire que les deux hommes ne s’apprécient pas : ils se détestent et ne se privent pas de le faire savoir. Quand, deux ans avant le déclenchement de la guerre, le second souffle au premier le siège de conseiller général, l’animosité tourne à la haine.

C’est dans cette ambiance tendue que les deux médecins se retrouvent, en cette année 1940, comme tous les Chinonais, sous la botte de l’occupant. En 1941, Mattraits, considéré comme un radical-socialiste décidément modéré, est confirmé par Vichy dans ses fonctions de maire. Mais en 1942, quand Pétain décide de dissoudre les Conseils généraux (élus) pour les remplacer par des Conseils départementaux (nommés), Labussière est écarté et c’est Mattraits qui est désigné pour y siéger.

Insulte au Maréchal
Les autorités de Vichy ont en effet estimé douteuse la loyauté du jeune médecin “rabelaisien” à l’égard du nouveau régime. Le docteur Labussière aura régulièrement l’occasion de confirmer cette suspicion. En février 1944, alors qu’il officie, en présence des autorités (une infirmière, cinq étudiants en médecine, trois gendarmes, un délégué du Service du travail obligatoire et un représentant de la Préfecture), à une visite médicale destinée à confirmer l’aptitude d’une soixantaine de jeunes gens au STO, Labussière s’en prend à un portrait du maréchal Pétain. Les témoignages divergent sur le déroulé de la scène, mais c’est la version de la jeune infirmière qui sera retenue à charge contre le médecin : celui-ci aurait volontairement jeté le portrait sur le sol, et l’aurait déchiré après avoir craché dessus, traitant le Maréchal de “vieux pêt“, de “salopard” et de “Judas“. Devant l’indignation de la jeune fille, il lui aurait même conseillé de se loger l’objet du délit entre les cuisses.

Malgré une tentative de Paul Cay, sous-préfet de Chinon, de minimiser l’affaire en offrant une version édulcorée de l’incident, la Gestapo et le nouveau préfet de Tours, Fernand Musso, prennent les choses très au sérieux. Les Allemands soupçonnent Labussière de saboter le recrutement pour le STO, tandis que le préfet, soucieux de faire oublier son passage au ministère de l’intérieur du temps de Georges Mandel, redouble de zèle auprès de l’occupant.

Le 20 mars 1944, Musso fait arrêter Labussière et décide de le faire interner pour une durée d’un mois. Fidèle à sa doctrine, la municipalité de Chinon reste muette, mais le préfet de région, ayant appris que Musso souhaite remettre son prisonnier à la Gestapo dès la fin de son internement, lui rappelle que seuls les communistes peuvent légalement subir ce sort. Une nouvelle tentative d’intercession de Paul Cay lui vaut d’être muté dans le Massif central (où il rejoindra la Résistance). Labussière est relâché le 22 avril et, conformément au souhait de Musso, arrêté par la Gestapo 3 jours plus tard.

Chinon outragée, mais Chinon libérée…
La Libération, intervenant sur ces entrefaites, vient rebattre les cartes distribuées pendant l’Occupation. Les autorités issues de la Résistance ont une doctrine simple : il n’est pas indigne d’avoir conservé un mandat pour lequel on a été élu avant-guerre. Il est par contre rhédibitoire d’en avoir accepté un du gouvernement de Vichy. C’est à ce titre que Mattraits est écarté du Conseil général à la Libération. C’est également pour ce motif que le nouveau préfet dissout le conseil municipal pour nommer un conseil provisoire composé de résistants, que vient installer Paul Cay en personne, revenu de son maquis auvergnat et maintenant secrétaire-général de la Préfecture. Au printemps 1945, de nouvelles élections municipales sont convoquées en bonne et due forme. Mattraits s’accroche à son siège et défend son bilan : n’est-il pas, pendant toute la durée de la guerre, parvenu à épargner à ses concitoyens le plus dur de l’occupation ?

C’est sur cette profession de foi qu’il emmène aux élections la liste qui l’oppose aux résistants du conseil provisoire. Fidèles à celui qui les a protégés durant l’occupation, méfiants à l’égard des résistants dont certains se sont révélés fort tardivement, les Chinonais donnent la majorité à la liste Mattraits et le 18 mai, celui-ci est réélu maire par le conseil municipal.

Mais les autorités ne désarment pas et contestent la décision du conseil. Malgré un appel au général De Gaulle, le docteur Mattraits sera chassé de son siège et la majorité municipale devra le remplacer par un de ses adjoints, Auguste Correch, principal du collège, qui restera maire de 1945 à 1959.

Mattraits décède trois ans plus tard et son enterrement, auquel assistent tous les corps constitués, tiendra lieu de réhabilitation définitive. Quant au docteur Labussière, que les résistants du conseil provisoire lui avaient opposé en le portant symboliquement en tête de liste aux municipales de 45 – alors qu’on ignorait encore où il se trouvait dans le brouillard de l’après-guerre – déporté au camp de Neuengamme après son arrestation par la Gestapo, il y avait trouvé la mort le 6 juin 1944*.

  • D’autres sources donnent la date du 8 juin.

 

Pour en savoir plus
Marianne in chains – In search of the German occupation of France 1940-1945, de Robert Gildea. Pan Books, Macmillan (449 pages, 2003).
Les témoignages écrits sur la période de l’Occupation à Chinon sont assez rares. Le livre de Robert Gilea est le seul ouvrage qui détaille cette période sur le secteur allant d’Angers à Tours, avec plusieurs chapitres consacrés spécifiquement à Chinon. La Marie-Javelle accueille volontiers toute précision ou correction de nature à améliorer l’article.